Grandes écoles : les sophismes de Sarkozy / Par Hervé Bizien

Publié le par monde et vie

Les commentaires sur le nouveau projet gouvernemental d’imposer 30 % de boursiers aux grandes écoles, dont le recrutement ne serait pas assez démocratique, et le refus desdites grandes écoles de sacrifier leur niveau et leur prestige à la démagogie de la « discrimination positive », ont déjà fait couler beaucoup d’encre.

Quant au fond du débat, le principe d’accorder des bourses aux élèves méritants, doués et d’origine trop modeste pour financer leurs études est évidemment excellent. « Il y a de l’or dans les enfants du peuple ! Cet or, il faut l’amener à la surface. », s’écriait naguère Léon Daudet, député royaliste, lors d’un célèbre débat à la Chambre sur les humanités (ô temps, ô mœurs !). Le système de bourses français peut certes être amélioré, mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici. La logique gouvernementale s’inscrit dans le fil de la « démocratisation » de l’enseignement supérieur, qui vise à conduire au baccalauréat (autrement dit au premier grade universitaire) 80 % de chaque classe d’âge et à la licence 50 % de cette même classe d’âge.

Or il n’existe que deux manières d’y parvenir : soit améliorer le niveau de l’ensemble des élèves et des étudiants, soit baisser le niveau de l’examen, et par conséquent de l’enseignement. La deuxième solution étant évidemment plus la plus facile, c’est non moins évidemment celle qui a été retenue au cours du dernier quart de siècle. La faillite de notre système scolaire montre ce qu’il faut en penser.

C’est pourtant dans la même logique que se place Luc Chatel lorsqu’il affirme qu’il faut « réfléchir au contenu des concours » et que « Le contenu même des épreuves peut entraîner une certaine discrimination ». Ce sont essentiellement les épreuves de culture générale qui sont dans le collimateur, accusées d’attenter à l’égalité républicaine.

L’idée des promoteurs de la réforme, comme Richard Descoings, n’est pas nouvelle : elle est reprise des analyses des Bourdieu et des Meirieu, qui prévalent au sein de l’Education nationale depuis 40 ans et sont à l’origine de ses échecs. Pour résumer cette idée, les enfants issus de familles aisées, dont les parents possèdent – d’ordinaire– une culture générale plus élevée que l’ouvrier immigré, sont favorisés. Et cette évidence constituerait, paraît-il, une entorse insupportable à la sacro-sainte Egalité.

Le plus simple, pour la rétablir, consisterait évidemment à enlever tous les enfants à leurs parents dès le plus jeune âge pour les placer dans des centres éducatifs républicains : c’est de cette solution qu’avait rêvé Saint-Just, et celle qui est encore appliquée en Corée du Nord.

Dans la France sarkozienne, il serait évidemment problématique de l’imposer. La solution consiste donc à évacuer la culture générale des critères de sélection des écoles. Mais cela suffira-t-il ? Est-il tolérable que certains enfants soient plus doués pour les mathématiques que d’autres, ou possèdent un don pour les langues, ou un meilleur style en français ?

Est-il concevable que certains soient plus portés sur le raisonnement abstrait et les matières intellectuels, et que d’autres soient plutôt manuels ? Est-il admissible – j’ose à peine l’écrire – qu’il existe des formes différentes d’intelligence et pis encore, des degrés d’intelligences différents ?

N’est-il pas scandaleux, en somme, que les êtres humains n’aient pas été tous conçus dans un moule unique et soient complémentaires ?

Nicolas Sarkozy ne le pense pas lui-même, puisqu’il affirme aujourd’hui – horresco referens ! – que « Les grandes écoles, c’est pour tout le monde, pourvu que l’on travaille, pourvu que l’on ait du talent ». Supposer que certains aient du talent, ou le goût du travail, et d’autre pas, c’est déjà établir une discrimination !

Les directeurs des grandes écoles n’ont jamais pensé autrement. Que veut donc dire le président de la République lorsqu’il juge « invraisemblables » et « parfaitement déplacées » leurs prétendue réticences à accueillir au sein de leurs établissements 30 % d’élèves boursiers ?

Sarkozy sait parfaitement que les grandes écoles ne refusent pas d’accueillir des élèves boursiers, mais d’intégrer des élèves d’un niveau insuffisant sous prétexte qu’ils sont issus de milieux défavorisés.

Il ne peut pas ignorer non plus que, comme le montrait en 2007 un rapport du sénateur socialiste Yannick Bodin, 29 % des élèves des grandes écoles étaient issus des milieux populaires dans les années 50, contre 9 % seulement quarante ans plus tard. Cette différence s’explique à la fois par les effets de la pseudo-démocratisation de l’enseignement, qui a entraîné une baisse du niveau ; et par l’arrivée massive sur le sol national de millions de familles issues de l’immigration extra-européenne, que la République n’est pas parvenue à intégrer.

Cela, Nicolas Sarkozy le sait parfaitement. Mais il est plus simple de se draper dans sa vertu en pointant du doigt le manque de générosité « invraisemblable » des directeurs des grandes écoles, que d’avouer qu’il s’est trompé.

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