L'éditorial d'Eric Letty - N° 844. En vente actuellement

Publié le par monde et vie

L’affaire Strauss-Kahn a agi comme un révélateur à plusieurs égards, mais ce qui en ressort en définitive est davantage une confirmation qu’une révélation: c’est qu’il existe bien, selon le mot de Jean-Pierre Raffarin, une France d’en bas et une France d’en haut – Maurras aurait dit un pays réel et un pays légal – et que dans notre belle démocratie française, la seconde possède des droits que la première n’a pas. Le premier de ces droits, c’est celui de savoir, d’être informé, de connaître le dessous des cartes, droit que les politiques partagent avec les journalistes.« Tout le monde savait », a-t-on dit à propos des moeurs de Dominique Strauss-Kahn. Et l’ancien ministre Luc Ferry, évoquant sur un plateau de télévision les turpitudes marocaines d’un autre ancien ministre, dont il tait d’ailleurs le nom, lance aux journalistes présents : "Probablement, nous savons tous ici de qui il s’agit". La transparence a des limites; en France, elles sont vite atteintes et la rumeur prend le relais. Le deuxième privilège de nos élites, c’est celui de ne pas être traitées comme le vulgus pecum. C’est ce qu’ont très clairement affirmé l’exjuge Eva Joly et l’ex-nouveau philosophe Bernard-Henri Lévy à propos de l’ancien président du FMI: ce n’est pas un justiciable comme les autres. La justice américaine a donc fauté en lui passant les menottes, comme elle l’eût fait à n’importe quel quidam accusé de tentative de viol. Ce privilège en cache un autre: la France d’en haut possède des droits que les autres citoyens n’ont pas. Qu’un individu quelconque batte sa femme à mort, et les journalistes n’auront pas assez d’adjectifs assez ignominieux pour le qualifier, mais que Bertrand Cantat, chanteur du groupe Noir Désir, qui appartient au microcosme en tant que vedette du « show-biz », tue sa compagne Marie Trintignant dans une chambre d’hôtel de Vilnius, et les mêmes journalistes s’apitoient sur son sort.
Qu’un citoyen lambda drogue et viole une gamine de 13 ans, puis quitte le pays pour éviter d’avoir à répondre de cet acte, il sera publiquement voué aux gémonies; mais qu’il s’appelle Roman Polanski, et ses pairs l’applaudiront debout pour lui témoigner leur solidarité, après lui avoir remis un César. Qu’un inconnu détienne des photos pédophiles dans son ordinateur, il sera traduit en justice et condamné; mais que Frédéric Mitterrand raconte dans un livre qu’il a consommé de jeunes éphèbes prostitués en Thaïlande, il restera ministre de la Culture – ce qui lui permettra d’applaudir Polanski.
On en vient à se dire que Georges Tron n’a pas eu de chance: coupable ou pas des faits dont on l’accuse, sans l’affaire DSK, eût-il jamais été inquiété? Un commissaire de police me confiait récemment que si l’affaire Strauss-Kahn s’était passée en France, elle aurait été probablement enterrée. Le président de la République lui-même semble le penser, puisqu’il avait averti Dominique Strauss-Kahn, en appuyant sa nomination à la présidence du FMI, qu’aux Etats-Unis on ne plaisante pas avec les scandales qui ont trait à la sexualité; ce qui laisse penser a contrario qu’en France, on en plaisante. Au fond, l’ensemble de la société française est complice et préfère ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire, comme les trois petits singes. Et l’on s’abrite derrière le rideau de fumée de la vie privée pour absoudre le personnage publique de ses fautes ou de ses déviances. Apprend-on que DSK fréquentait les clubs échangistes? Vie privée! Qu’il se montrait décidément trop pressant avec les femmes? Vie privée! Mais lorsque l’homme privé a perdu ses repères, qu’attendre de l’homme public que beaucoup voyaient déjà président de la République? Nous l’avons échappé belle!
Eric Letty

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