Dossier : révoltes chez les musulmans

Dans le cadre de son travail, Antoine Corcelles se rend régulièrement en Algérie. Il décrit pour Monde et Vie la situation de ce pays qu’il connaît bien.

Monde et Vie : Vous vous rendez régulièrement en Algérie et connaissez bien ce pays. Se dirige-t-il vers un bouleversement comparable à ceux de Tunisie ou d’Egypte ?
Antoine Corcelles : Pour l’instant, cela bouge fortement, mais il est difficile de discerner s’il s’agit d’un mouvement général ou d’émeutes de la faim locales et sporadiques. La société algérienne est plus diversifiée, géographiquement, que la société tunisienne. Les pôles urbains importants y sont beaucoup plus nombreux, et chacun reste un peu coupé des autres.

N’y trouve-t-on pas aussi une plus grande diversité ethnique ? Je pense par exemple aux Kabyles, aux Chaouias…
Lorsqu’un système est contesté, il se crée d’abord une sorte d’union sacrée de ses opposants. Par la suite, si le système FLN venait à imploser, les disparités que vous évoquez pourraient ressurgir d’une manière virulente, que ce soit le problème kabyle, ou d’autres qui sont moins connus ou cités : le Mzab, autrement dit la région de Ghardaïa, par exemple, a déjà une autonomie de comportement. L’implosion ferait alors l’effet d’une bombe à fragmentation, avec des effets multiples, régionaux, ethniques, culturels… Des clivages sociaux «†à l’occidental†» se sont aussi développés dans la société algérienne, entre bourgeois, ouvriers, classes moyennes, patronat, etc. De tous les pays d’Afrique du nord, l’Algérie est sans doute le plus proche de l’Europe et de la France.

Même par rapport au Maroc ?
Oui, car aussi prégnante qu’y soit la religion et influent l’islamisme, la société reste assez «†laïque†» et les domaines politiques et religieux ne s’y confondent pas. Au Maroc, où le roi est le Commandeur des Croyants, islam, société et pouvoir politique sont liés – peut-être, d’ailleurs, pour le plus grand bien de la paix sociale. En Algérie, le distinguo est constant. Ce pays a beaucoup plus hérité de la période française qu’on ne le pense. On n’y invoquera pas, comme dans d’autres pays, une loi religieuse pour condamner un comportement civil ; pas officiellement, du moins. Un préfet me disait : «†Nous avons dans les préfectures des directeurs des affaires religieuses, mais ceux qui administrent la religion ne sont pas ceux qui la pratiquent.†» C’est une réflexion typiquement occidentale : il faisait bien le distinguo entre ces fonctionnaires chargés d’administrer la religion et les croyants. Ce n’est pas le même monde…

La fracture est-elle nette entre le FLN et le peuple, existe-t-il un fossé entre une Algérie «d’en haut» et une Algérie d’«en bas» ?
Oui. Il existe indiscutablement une bourgeoisie, culturellement forte et marquée par l’Amérique. J’ai constaté qu’alors que les enfants du peuple viennent étudier en France, ceux des dignitaires vont aux Etats-Unis. Le petit peuple, qui souffre et qui a faim, a peu d’estime pour ces dignitaires du régime et accuse les associations d’anciens combattants de regrouper des gens qui n’ont jamais combattu et restaient derrière les frontières pendant la guerre d’indépendance.

Le peuple a faim et pourtant l’Algérie est assise sur des ressources d’or noir considérables. Où va l’argent ?
Les gouvernants ne s’oublient pas, mais le gouvernement investit aussi beaucoup dans les infrastructures. L’argent qui rentre grâce au pétrole a permis par exemple de rénover l’aéroport d’Alger avec une débauche de luxe qu’un pays pauvre ne pourrait pas s’offrir ; mais le peuple ne se rend pas à l’aéroport d’Alger. De même, l’autoroute Maroc-Tunisie est une belle réalisation, mais les gens ne l’utilisent pas. A côté de ces réalisations, on importe tout, notamment les produits agricoles, et les efforts réels consentis pour les infrastructures n’apportent de solution ni à la montée des prix, ni aux difficultés d’approvisionnement. On parle d’émeutes de la faim et le mot n’est pas trop fort. Ce sont en tout cas des émeutes de la misère. Les mouvements islamistes prospèrent sur cette pauvreté, en y remédiant et en aidant vraiment la population. Je pense toutefois qu’il n’y a pas de corrélation entre terrorisme et pratique religieuse, j’ai même remarqué le contraire. Dans le Mzab, par exemple, on n’a pas déploré un mort pendant les dix ans de ce qu’on appelle la guerre civile algérienne. Les habitants expliquent qu’ils sont suffisamment religieux pour ne pas avoir besoin d’être islamistes. Ce qui tend à montrer que les comportements politiques diffèrent au sein du monde islamique.  Les gens n’aiment pas les barbus venus d’Arabie saoudite, qu’ils appellent les «†Afghans†», parce qu’ils se sont battus en Afghanistan ou en Irak.

L’Algérie importe les produits agricoles, alors qu’elle-même était jadis un grenier à blé…
A cet égard, je me rappelle d’un article de l’Echo d’Oran dont l’auteur écrivait que du temps des Français, l’Algérie était auto-suffisante dans le domaine alimentaire. «†Que penser, demandait-il, d’un régime qui n’aura su que fabriquer des assassins d’enfants ?†» Comme je m’étonnais de cette audace auprès d’un collaborateur du même journal, celui-ci m’a répondu : ici on écrit tout ce qu’on veut, mais de temps en temps on peut avoir un «†accident†»… Quand j’étais en Algérie, une information a fait état d’un journaliste qui avait été tabassé dans un hôtel à Tunis. Les Algériens, scandalisés, disaient : «†On ne verrait pas ça en Algérie†». J’ai en effet lu des articles terribles sur Bouteflika : il existe donc en Algérie une véritable liberté de la presse… tempérée par «†l’accident†». C’est une dictature qui fonctionne avec un système qu’un Français comprend aisément. Il serait intéressant, s’il y avait demain des élections en Algérie, de voir le score que réaliseraient les partis occidentalisés, comme le FFS de Aït Ahmed.

Quelles pourraient être les conséquences pour la France d’une révolution en Algérie ?
L’affaissement de systèmes autoritaires favorise les exodes, parce que le départ devient soudain possible. En quelques jours, plusieurs milliers de Tunisiens ont débarqué à Lampedusa, certains poussés par le désir de quitter un pays misérable, d’autres, proches du régime déchu ou petit cadre locaux, par crainte d’un retour de bâton. Transposez cette situation et ces réflexes à l’Algérie : il est évident que l’effet d’attraction sera énorme, encore amplifié par les liens qui unissent la France et l’Algérie. Certes, la France conserverait la maîtrise des visas ; mais les visas sont une chose, et le transit une autre.


Propos recueillis par Jean-Pierre Nomen