Qui s’intéresse encore à l’Eglise de France ?

Publié le par monde et vie

Emile Poulat aura consacré sa vie à cette Eglise. Il en est aujourd’hui quelque chose comme la mémoire vivante. Nul mieux que lui ne saurait en restituer, de manière impartiale et engagée tout à la fois, les véritables motivations, les rêves, les espérances trompées, la désillusion et la « puissance latente » comme disait Alphonse Dupront.

Si l’on dépasse un cadre purement confessionnel qui serait sans intérêt, il faut souligner qu’en tout état de cause, l’Eglise est le théâtre privilégié du choc entre Tradition et Modernité. La Modernité semble s’être établie contre l’ordre chrétien des sociétés traditionnelles. Et en même temps, au sein même de l’Eglise, nombre de chrétiens reconnaissent leur bien dans les leit-motive  de la modernité. N’est-ce pas Jean Paul II lui-même qui, au Bourget en 1980, expliquait ainsi aux Français la devise de la République, Liberté, Egalité, Fraternité, comme une quintessence d’esprit chrétien ?

Au fond, ce n’est pas une question de foi personnelle, mais l’opposition entre christianisme et modernité déchire tout notre univers mental. C’est cette opposition qui fait le véritable objet de ce livre. Le paradoxe, c’est que cette opposition, ressentie par tous, est niée par les chrétiens. Toujours subtiles dans leurs expressions, les « stratégies » de l’Eglise de France sont des stratégies de contournement voire de reddition pure et simple. Tout se passe comme si, selon Poulat, l’Eglise avait su négocier un statut dans la société républicaine, à travers l’élaboration des associations cultuelles en 1923, mais sans jamais mener au bout un projet concret qui lui appartienne. Les condamnations romaines sont tombées sur tout ce qui prenait forme de manière trop ostensible dans le monde catholique : le Sillon et l’Action Française ont été pareillement crossés. Restaient aux chrétiens des années 30 le spectre indéfini de la parlotte, les Semaines sociales de Maurice Blondel ou l’Humanisme intégral de Jacques Maritain, des modèles de chrétienté, remplis de mots mais en réalité vides de sens et sans signification dans un Monde, qui, à ce moment-là, est travaillé surtout par la montée des totalitarismes. On mesurera pourtant l’impact de cette rhétorique lorsque s’ouvre le concile Vatican II. Les textes du Père de Chalendar que cite Poulat, proprement hallucinants, manifestent bien le côté Hamlet qui hante la pastorale catholique depuis quarante ans. Alors ? Faut-il s’étonner si la question ultime de l’Eglise de France vue par Emile Poulat est justement celle du roi de Danemark : être ou ne pas être ?

Joël Prieur

E. Poulat, Aux carrefours stratégiques de l’Eglise de France, XXème siècle, éd. Berg international 2009 238 pp. 19 euros

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