Principe de précaution : quand le système se grippe / Par Hevré Bizien

Publié le par monde et vie

La grippe A n’était pas celle qu’on croyait. La France, après avoir fait figure de meilleure élève de l’OMS, en est réduite à tenter de revendre des millions de doses de vaccin en surnombre. En attendant de les brader ?


Roselyne Bachelot était-elle déjà piquée avant de se faire vacciner ? C’est ce que l’on pourrait se demander en constatant que la France a passé une commande de vaccins contre la grippe A représentant une fois et demi sa population : 94 millions de doses, qui pour l’essentiel restent aujourd’hui sur les bras du ministre de la Santé, puisque 5 millions de doses seulement ont été utilisées à ce jour.

 Même si l’on nous annonce un possible retour offensif de l’épidémie en février-mars, il n’est guère imaginable que les 89 millions de vaccins restant trouvent preneurs alors que le pic de l’épidémie est passé, et que la grippe A, surtout, s’est révélée beaucoup moins virulente et contagieuse que prévu.

Le coût de l’opération s’élève à 869 millions d’euros, auxquels s’ajoute celui des millions de masques inutilisés et des traitements au Tamiflu également prévus. Le gouvernement cherche aujourd’hui à limiter les dégâts en revendant les vaccins à l’étranger, au prix d’achat, promet-il : le Qatar et l’Egypte ont ainsi acheté à la France 2,3 millions de vaccins, pour 16 millions d’euros. On voit mal, cependant, comment les Français pourraient maintenir leurs prix face à des concurrents commerciaux comme les Allemands, qui cherchent eux aussi à se débarrasser d’une partie de leur stock.

Du côté de la majorité présidentielle, on minimise, sinon l’ampleur des dégâts, du moins celle de l’erreur commise par le ministre. Ainsi le député du Nord Christian Vanneste demande-t-il sur son site : « que n’aurait-on pas entendu si l’épidémie avait pris les proportions que l’on craignait, avait provoqué un nombre de décès comparable à ceux connus il y a quelques mois encore dans certains pays d’Amérique latine (…), si les moyens d’y faire face n’avaient pas été réunis à temps. »

 « Il est très facile de déceler le problème, poursuit le député nordiste : l’affaire présente est le choc en retour de la canicule de 2003. Pour ne pas vouloir apparaître comme un ministre lointain et décontracté en polo devant sa villa pendant que les personnes âgées meurent dans la solitude, le ministre de la santé actuel en a sans doute trop fait. On peut à l’évidence regretter la gestion comptable de cette précaution apparemment excessive, mais cet excès est doublement la marque de notre époque où la précaution est devenue un principe constitutionnel, et où les politiques sont condamnés à la gesticulation médiatique du court terme, qui ne leur laisse guère le temps de faire les choix responsables du long terme. Que celui ou celle capable de s’extraire de ce système lance la première pierre… »

C’est une défense qui vaut accusation : en prenant des mesures de précaution excessives, le ministre aurait donc été guidé, non par l’intérêt général et le souci de la santé publique, mais par la crainte des réactions de l’opinion publique et le souci de son image !

« Le principe de précaution a été poussé à l’extrême stupidité », déclare, plus sévère que Christian Vanneste, le professeur de médecine Bernard Debré, lui aussi député UMP. Ainsi la France a-t-elle acheté un tiers des réserves mondiales de Tamiflu, avec une date de péremption fixée en avril 2010 ! On peut évidemment penser qu’il vaut mieux prendre trop de précautions que pas assez, et chercher des circonstances atténuantes à Roselyne Bachelot ; il n’empêche que ces pusillanimités politiciennes sont payées au prix fort : au total, les mesures prises auraient coûté entre 1,5 et 2 milliard d’euros.

Hervé Bizien

Cet article est extrait d’un texte plus long, à paraître dans le numéro 821 de Monde et Vie, disponible à partir du 9 janvier 2010

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article