Entretien avec Jean de France

Publié le par monde et vie

Question : Mgr, vous venez de publier Un prince français, un livre d’entretiens avec le journaliste Fabrice Madouas sur votre projet pour la France. Qu’avez-vous voulu dire aux Français ?

Il y a plusieurs raisons à la publication de ce livre. La plus importante, c’est que je suis à un tournant de ma vie et j’ai l’impression que la société française se trouve elle aussi à un tournant. Je suis dépositaire d’un héritage que je souhaite transmettre. Pendant dix ans j’ai parcouru la France et l’étranger, j’ai fait un certain nombre de rencontres très riches avec des hommes qui comptent – des politiques, des décideurs économiques, des hommes et des femmes présents dans le monde social ou culturel. J’ai voulu restituer cette expérience et proposer un certain nombre d’idées fortes, certaines personnelles – c’est l’objet des cinq premiers chapitres du livre, sur mon enfance, sur mon éducation, sur la France, sur la foi – et d’autres plus politiques : sur la justice, la culture, l’économie, les affaires étrangères… Ce livre répond donc au désir de me faire mieux connaître et d’avancer un certain nombre d’idées en apportant un regard différent sur la situation actuelle et les perspectives de notre pays.

Lors de votre messe de mariage, vous avez souhaité que la célébration liturgique comporte l’offertoire et la Prière eucharistique n°1 en latin. Pourquoi ?

Nous voulions que notre messe de mariage soit le centre de notre engagement. Nous avons souhaité une cérémonie à la fois simple, solennelle et vraie. La liturgie a tourné autour de la prière eucharistique n°1, canon commun aux deux rites de l’Eglise catholique aujourd’hui, pour accompagner le Saint-Père dans sa démarche d’unité.

La liturgie a en soi une signification, il est inutile de s’égarer dans des inventions ou des ajouts, de-ci, delà. Mon épouse a été très claire à cet égard, elle souhaitait que la messe soit vraiment centrée sur l’essentiel. Nous avons voulu une messe chantée, avec des chœurs et des choix de musiciens français. Par ailleurs, de nombreux pays étaient représentés à notre mariage et le latin permettait à tout le monde de suivre.

Vous vous êtes donné pour règle de vie : « Je pense en prince chrétien, j’agis en prince français ». Quels doivent être à vos yeux les rapports entre le temporel et le spirituel, et comment votre foi catholique influence-t-elle votre réflexion politique ?

Les Capétiens ont eu pour la France un projet politique fort. C’étaient des princes chrétiens, mais ils ont tout de suite opéré une séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel – ce qui n’est pas le cas, par exemple, dans le monde musulman, comme on peut le voir quand on rencontre des responsables tels que Walid Joumblatt, au Liban, qui est à la fois chef spirituel et chef de guerre, rend la justice, détermine les règles administratives… Ce n’a jamais été le cas de nos rois. La grande différence avec la laïcité telle qu’on l’entend aujourd’hui, c’est que l’on pouvait, dans l’espace social, affirmer son sentiment religieux. Sur ce sentiment catholique, qui fait partie de nos racines et de nos traditions, s’est transmise une grande partie de l’histoire de France. Même aujourd’hui, quand on analyse le tryptique « Liberté, Egalité, Fraternité », on s’aperçoit que cette terminologie est inspirée des principes chrétiens, vidés de leur sens : la charité, la liberté des enfants de Dieu… Les princes sont par vocation des personnes publiques, mais rien ne nous interdit de montrer nos conviction religieuse. La France a des racines catholiques depuis 496, et elles demeurent notre socle en 2009. L’Europe a d’ailleurs elle aussi été sculptée par les principes chrétiens.

On a ôté la pierre angulaire…

Oui, et l’on continue. On enlève les points de repère chrétiens. Je suis intervenu souvent sur la question du travail le dimanche. On s’aperçoit que les Français sont stressés, que certains se suicident : comment peut-il en aller autrement si on leur impose un rythme de travail qui ne respecte pas le dimanche ? Pour les familles aussi, ce jour est important, il leur permet de se retrouver. On retire ces repères et finalement la société française, qui s’est construite sur le modèle chrétien, perd son sens et sa spécificité. Vous savez, c’est comme l’air qu’on respire : la foi a beaucoup influé sur ma relation à autrui ; sans elle, je ne peux pas aborder le vrai sens des choses, du mariage, de l’engagement… Elle oriente ma conception de la société et de la politique, autour des trois vertus chrétiennes de Foi, d’Espérance et de Charité sur lesquelles sont fondées ma réflexion et mon action. La religion catholique est une religion de la relation, celle des trois personnes de la Trinité : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et le modèle social français s’est construit sur cette relation. En enlevant les points de repère chrétiens, on encourage malheureusement l’égoïsme, le repli sur soi et la violence, gestuelle et verbale – les gros bras et les grandes gueules. De même, on pratique le clientélisme en favorisant les plus riches, alors que la politique doit être au service des plus faibles et des plus démunis – c’est son véritable sens. Pour cela, le Prince ne doit pas s’appuyer sur ceux qui profitent de la société, mais au contraire aider ceux qui agissent pour le bien commun. Il existe dans notre pays des forces vives, des chefs d’entreprise, de grands serviteurs de l’Etat, des hommes de culture qui aiment la France. C’est sur eux qu’il faut s’appuyer.

Et puis, je crois que les Français ont besoin d’avoir des responsables qui, par leur réflexion et par leur action, soient vraiment des témoins, et des témoins forts. Je l’ai remarqué au cours de mes déplacements : même s’ils n’accordent pas eux-mêmes leur comportement à des principes, les Français attendent que les hommes d’église soient des hommes d’église, les politiques, des politiques, les princes chrétiens, des princes chrétiens. Ils regardent les personnes qui ont des responsabilités et souhaitent qu’elles soient conformes à ces responsabilités.

Certains ont tendance à partir, à s’exiler…

Oui, parce que le bien public n’est plus assuré et que notre société ne leur permet pas de s’exprimer. Si quelqu’un veut avoir des enfants, on l’ennuie ; transmettre son patrimoine, on l’ennuie ; être créateur, on l’ennuie… Certes, des efforts sont faits pour favoriser la création, mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Nous vivons dans une société étouffante et sans socle, qui a besoin d’ouverture et de retrouver des points de repères.

Depuis Léon XIII au moins, la question sociale est très présente dans la réflexion de l’Eglise, et le pape Benoît XVI a lui aussi publié une encyclique sociale. En France, les représentants les plus éminents du catholicisme social furent souvent des monarchistes. Vous- faites l’éloge dans votre livre du « capitalisme familial ». Vous définissez-vous comme un catholique social ?

Ma réflexion s’appuie sur deux principes: la justice et les libertés. Il est important qu’un certain nombre de mécanismes dynamiques se mettent en place, avec pour corollaire une redistribution des richesses. L’économie doit obéir à un certain nombre de principes capitalistes, encadrés par l’Etat pour éviter que la société ne succombe à la seule recherche du profit. Par ailleurs, la société doit devenir plus humaine et l’homme plus social. Une société plus humaine place l’homme au centre de ses préoccupations ; une humanité plus sociale est ouverte à autrui, et non pas égoïstement repliée sur elle-même. Le bien public est le cadre qui permet à l’homme d’être heureux, mais le bonheur ne se trouve pas dans la richesse matérielle. Saint Thomas disait : pour vivre heureux, il faut vivre bien. Je me définis donc comme un catholique dynamique et social, parce que c’est pour l’homme que la société est faite. C’est à quoi l’Etat doit être attentif, sans se substituer aux gens pour agir à leur place. Malheureusement, en France, l’Etat veut tout contrôler.

Il y a la liberté et les libertés. Les rois ont toujours été attentifs à octroyer des libertés.

Dans votre livre, vous critiquez le jacobinisme et fondez votre projet pour la France sur « la justice et la confiance, garanties par l’Etat, dans le respect des corps intermédiaires ». Quel regard portez-vous sur la politique de décentralisation initiée en 1982 ?

La décentralisation est importante, parce qu’elle donne tout son sens à la politique de proximité. La véritable expression politique, aujourd’hui, c’est le rôle du maire, en raison de sa proximité avec les gens. La difficulté, c’est qu’entre l’Europe, l’Etat et le local, il existe tellement d’échelons intermédiaires, d’engagements différents, de rythmes particuliers, notamment électifs, qu’on ne sait plus qui fait quoi, ni comment, quelles sont les compétences des uns et des autres. Une simplification est nécessaire. Le chef de l’Etat cherche à y parvenir en s’appuyant sur le rapport Balladur pour créer le conseiller territorial. J’y suis favorable, à condition que ça colle à la réalité du terrain, et pas seulement à une réalité administrative… Il faudrait en revenir à des réalités simples : la commune, le pays, la province et la France.

Vous dites aussi que « la clef de voûte de l’éducation donc de la société, c’est la famille. » Vous y insistez sur l’importance de conduire une vraie politique familiale. Quels devraient en être les principaux axes ?

Il faut d’abord préciser le modèle de famille à préconiser. Aujourd’hui, on a des familles décomposées - recomposées et un espace familial tout en rupture : comment voulez-vous que la société puisse être sereine ? C’est dans la famille que la société trouve ses fondements . C’est au sein de la famille que l’individu fait ses premiers pas, qu’il a son premier contact avec l’autre, que se noue la relation entre les plus jeunes et les moins jeunes… C’est pourquoi, si l’on casse le modèle familial, les mêmes effets se transposent à l’échelle de la société. Par ailleurs, il est nécessaire de mener une politique nataliste, parce que notre société vieillit, tandis que les sociétés jeunes sont dynamiques. Je l’ai constaté en Pologne, en marchant dans les rues de Cracovie : 60 % des personnes que l’on y rencontre sont jeunes, et c’est un pays d’un incroyable dynamisme. Il faut mettre en place les conditions de cette orientation en aidant les mères de famille, qu’elles travaillent à l’extérieur ou qu’elles soient au foyer, par les allocations familiales, en assurant à celles qui ont un emploi la possibilité de mettre leurs enfants à la crèche ou d’avoir des aides à domicile, et en donnant à celles qui sont à la maison un statut qui consacre leur activité, avec une aide à déterminer.

Etes-vous favorable au salaire maternel ?

Je trouve que ce serait une très bonne idée, si les recettes de l’Etat le permettent. Notre société vieillit et elle a besoin d’une dynamique. C’est ma première réflexion. Un autre axe important de la politique familiale concerne l’enseignement et l’éducation. Anne Coffinier, qui dirige une association d’aide à la création d’écoles hors contrat, a une expression que j’aime beaucoup : les petites classes, dit-elle, doivent être un sanctuaire dans lequel les jeunes enfants s’éveillent, notamment à tout ce qui est sensoriel : le regard, l’écoute, le toucher, le parler… C’est par là qu’on appréhende la réalité. Ensuite viennent l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Là encore, l’Etat ne doit pas se substituer aux personnes pour agir à leur place. Parler d’éducation nationale est à mon sens une hérésie : l’éducation est du ressort de la famille. Il faudrait parler d’enseignement national, ou d’instruction publique.

Vous attachez beaucoup d’importance à la culture de vie. Le 17 octobre, à Madrid , plus d’un million de personnes ont manifesté contre l’avortement. En France, l’interruption volontaire de grossesse semble être rentrée dans les mœurs. Vous semble-t-il possible de revenir sur sa légalisation ?

A vues humaines, c’est difficile, mais ceux qui, comme moi, sont attachés à leur foi et à leurs convictions, doivent défendre le principe du respect de la vie de son début à sa fin. L’avortement et l’euthanasie sont le fruit d’une société égoïste. Pour justifier l’euthanasie, on invoque la souffrance, mais il s’agit souvent de ne pas avoir une personne âgée sur les bras… Il existe des solutions qui permettent d’accompagner les gens dans la souffrance, mais c’est l’amour qui doit guider notre action. Même chose pour l’avortement, alors que nous avons besoin d’enfants ! Se pose aussi la question de la responsabilisation de la relation sexuelle ; dont la société ne veut pas entendre parler. Il y a là une question d’éducation, personnelle, mais aussi sociale. Il faut inverser la tendance en commençant par montrer la beauté de la vie. On pourrait peut-être ensuite en arriver à la situation de l’Espagne, où l’avortement n’est autorisé que dans des cas particuliers. Cela pourrait constituer un premier pas, mais le principe du respect de la vie reste absolu.

Depuis trente-cinq ans, un grand nombre d’immigrés s’est installé en France. Vous expliquez qu’il faut aider les pays d’origine à se développer pour éviter l’afflux de nouvelles vagues d’immigration, critiquez la politique de discrimination positive et constatez le développement du communautarisme. Vous dites aussi qu’il faut s’efforcer de « redonner à tous le désir et la fierté d’être Français », mais n’est-il pas trop tard quand, dans certaines banlieues, ce sont le Français qui s’intègrent à rebours ?

Je pense qu’il n’est jamais trop tard. En fait, deux questions se posent aujourd’hui : celle des religions et celle de l’attrait de la France. Aujourd’hui, notre pays n’est pas attrayant pour les gens qui souhaiteraient lui apporter quelque chose, mais il l’est devenu pour une catégorie de personnes qui veulent profiter du système d’allocations et s’exprime violemment contre un certain nombre de principes de cohésion sociale et institutionnelle. On cultive la mauvaise graine. Si l’on faisait le contraire, la situation serait différente. Quant à la question des religions, la France reste un pays fondamentalement catholique dans ses racines et sa façon de penser. L’islam – que je ne confonds pas avec l’islamisme – est une religion qui a des principes et il existe des musulmans honnêtes qui vivent leur foi, aiment la France et contribuent à son développement, comme peuvent le faire des protestants ou des juifs. D’autres utilisent au contraire ces principes comme moyen de prosélytisme pour faire progresser l’islam en France et y imposer des modes de vie qui ne sont pas dans nos racines – et là dessus, il faut être ferme. La difficulté consiste à distinguer les premiers des seconds. Le fait qu’on ait aboli les frontières ajoute à cette difficulté. Quand des bandes venant de la petite couronne profitent de l’organisation d’une manifestation pour venir à Paris et tout casser, c’est la conséquence de cette politique-là. Il faut d’abord inverser la tendance, en aidant les pays d’origine à se développer – mais peut-être que certains pays d’origine n’ont pas envie qu’on les aide et que cela procède pour eux d’une stratégie visant à amoindrir la puissance de pays la France.

Quel est votre regard sur l’Europe ? Et que pourrait apporter une Europe des monarchies ?

On a mis en place un système qui est assez loin de l’idée d’Europe. C’est un espace qui est fondamentalement commun puisqu’il repose sur les mêmes racines, mais comme toujours on a voulu le contrôler et l’on a construit une Europe technique, qui impose et qui n’est ni dynamique, ni libre, ni juste. La meilleure façon d’en revenir, c’est de créer une Europe des princes, qui remette au goût du jour un certain nombre de principes, de bonnes pratiques, et qui soit prête à relever les défis de notre siècle, économiques, sociaux et humains…

Dans une France déchristianisée, souvent oublieuse de ses traditions et à laquelle on inculque la haine de son passé, pensez-vous qu’une restauration de la monarchie soit encore possible ?

La monarchie est utile parce qu’elle permet de faire primer le bien commun sur les intérêts particuliers, et de s’inscrire dans le long terme, alors qu’aujourd’hui on n’est intéressé que par le court terme, qui empêche d’anticiper et de relever les grands défis de notre temps. Elle permet aussi de sortir du système des partis qui a cannibalisé la vie politique et développé une logique d’affrontement. Est-elle possible aujourd’hui ? Trois éléments sont à considérer : la préparation du prince – je suis là ; la volonté des Français ; et les circonstances. On peut penser qu’avec la crise, économique mais aussi comportementale, les circonstances peuvent être là. La volonté des Français ? Je pense que les Français ont le cœur royal mais l’intelligence républicaine. Il faudra leur faire retrouver l’élan du cœur.

Propos recueillis par Eric Letty et Jacques Cognerais

 Jean de France, Un Prince français, entretiens avec Fabrice Madouas, éditions Pygmalion, 19,50 €

Commenter cet article

Gregoire 21/11/2009 22:05


Bravo à "Monde et Vie" d'avoir donné la parole au prince Jean, dont les convictions, exposées dans son livre "Un prince français", méritent d'être largement diffusées. Puisse-t-il servir la France
!