Lettre ouverte à Jean-Pierre Denis

Publié le par monde et vie

Cher Jean-Pierre Denis,

J’ai vu de quelle manière vous maintenez le bien-fondé de votre titre d’il y a trois ans, visant l’abbé Laguérie : Pourquoi cet homme-là devait rester dehors. C’était en septembre 2006. L’Institut du Bon Pasteur avait été fondé à Rome et ses statuts reconnus par le cardinal Castrillon Hoyos, responsable de la Commission Ecclesia Dei. Vous avez estimé à l’époque que l’on n’avait pas été assez exigeant avec les cinq fondateurs de ce jeune Institut. Vous nous soupçonniez, en un mot comme en cent, d’intégrisme larvé. Et aujourd’hui, après l’émission des Infiltrés, mardi 27 avril, vous vous pensez fondé à dire et même à proclamer publiquement que… somme toute… vous aviez bien eu raison de titrer de cette manière à l’époque et que, si c’était à refaire - foi d’ « Infiltrés » ! - vous le referiez.

Vous avez raison d’écrire aujourd’hui que, pour un grand nombre d’entre les traditionalistes, peu habitués à pratiquer ce que vous nommez si bien « un christianisme plus tiède, plus lisse ou plus poli », votre attaque de l’époque ne les avait pas dérangés. J’y avais décelé, personnellement, le contraire de l’indifférence, quelque chose comme un amour contrarié ou… retourné. Et c’est dans cet esprit – fraternel - que je vous avais lancé une invitation à venir à La Mutualité. J’étais au téléphone. Vous pouviez raccrocher sans explication. Vous avez relevé le défi, car vous êtes manifestement un homme des défis à relever (On ne donne pas à un hebdomadaire un peu poussif comme La Vie, cette jeunesse et cette insolence si l’on n’aime pas relever des défis). Vous êtes venu dans une salle comble. Quelque 800 personnes. Dans leur écrasante majorité, des traditionalistes. Et surprise : vous avez été applaudi. Vous évoquiez, souvenez-vous, notre foi commune en l’eucharistie et vous repreniez une formule du concile Vatican II qui n’a effrayé personne en soulignant que ce sacrement est le « sommet de la vie chrétienne ». Vous vous êtes exprimé alors, avec un grand respect pour votre auditoire, mais sans aucune concession. Du grand art. Ce jour-là, nous avions su montrer ensemble que le respect fraternel entre catholiques était toujours immédiatement possible.

Et voilà qu’aujourd’hui vous donnez à votre collaboratrice Joséphine Bataille l’occasion de prendre au sérieux cette émission des Infiltrés dans laquelle tout pue le bidonnage et l’appel à la haine, à commencer par cette manière de faire parler les enfants, comme le font les régimes totalitaires quand ils cherchent à obtenir les « aveux » des ennemis du peuple. La grande presse ne s’y est pas trompé. A part le Figaro, qui, depuis qu’il a pris le format d’un « gratuit », ne sait plus comment manifester le vide intellectuel qui rassure tellement une partie de sa clientèle, les journaux sérieux, et pas vraiment traditionalistes, n’ont pas voulu manger de ce pain là. Ni Libération, ni Le Monde, ni Le Nouvel Obs, ni l’Express n’ont daigné s’attarder sur cette émission, navrante pour le Service publique. Mais La Vie l’a fait. De la part de votre collaboratrice, attentive à collationner les citations, comme une bonne élève qu’elle est sûrement, on chercherait en vain l’ombre d’un commencement de réserve sur les problèmes éthiques que pose un tel type d’émission et sur le lynchage que Mathieu Maye entend provoquer par amalgame. C’est dommage. Excusez ma franchise. Elle me semble simplement en l’occurrence une défense légitime. Pour le reste, soyez sûr que je n’en veux à personne et surtout pas à cette Joséphine que j’ai eue récemment au téléphone et qui, outre son prénom napoléonien, porte un nom vraiment prometteur pour la profession qu’elle a embrassée : nomen, omen, disons-nous parfois dans notre latin !

Je n’en veux à personne et ne cèderai pas au démon de la polémique, d’autant plus que votre texte à vous, lu de près, rend un son différent. Il me semble qu’il résonne, en fait, comme un appel au respect, à un respect forcément mutuel. Je vous cite : « L’attachement aux formes anciennes de la liturgie est profondément respectable, tout comme le désir de sauver un trésor culturel et cultuel.(…) On pense ici aux personnes qui se sont converties grâce à la liturgie désormais dite « extraordinaire », quand la messe « ordinaire » ne leur parlait pas. Elles ne sont ni plus ni moins catholiques que vous, que moi, que d’autres ». Pour ces paroles de chrétien, de frère, merci Jean-Pierre Denis.

Certains relèveront sans doute les crochets indiqués dans votre texte et y verront la perspective redoutable d’un caviardage. Loin de moi cette pratique ! Vous nous appelez, nous autres traditionalistes, à la clarté. Je l’ai fait aussi, modestement, sur mon blog (voir metablog sous le titre : Je n’ai pas la télé). Je voudrais encore y travailler ici.

Avant tout, pour justifier votre opposition à l’abbé Laguérie, vous citez le concile Vatican II : « C’est bel et bien l’acceptation du concile Vatican II qui reste à vérifier sans faux-nez. Nous avions dit qu’il eût été préférable de manifester quelques exigences avant de réintégrer les amis de l’abbé Laguérie, même au nom de la charité et même au nom de leurs vocations religieuses. On voit bien, aujourd’hui, que le ménage a été fait trop en surface ». Mais le concile Vatican II, Jean Pierre Denis, c’est « un chantier », comme me disait un dignitaire du Vatican il y a quelque temps. Tout le monde y travaille : dialogue interreligieux, œcuménisme, liturgie, chaque catholique a sa petite idée sur ces questions. Et les textes du Concile offrent simplement des « pistes » à explorer, si vous me permettez de reprendre un mot de Benoît XVI, alors cardinal Ratzinger, lors d’un entretien public à Rome avec le philosophe italien Paolo d’Arcais. Nous tous, les catholiques d’aujourd’hui, nous défrichons les « pistes » désignées par le concile Vatican II, sur lesquelles doit se construire le christianisme de demain, en accord foncier, en « continuité » avec le christianisme d’hier.

Exemples ?

Pour les traditionalistes aussi, le dialogue interreligieux, dans un pays où l’islam est la religion sans conteste la plus dynamique, n’est plus seulement une option mais une nécessité. Comment vivre avec l’autre sans prendre la peine de le connaître et, en l’occurrence, de connaître sa religion ? Quant au dialogue avec les Juifs, une émission comme celle du 27 avril nous montre qu’il est indispensable de le mener, dans un grand respect mutuel et sans jamais prétendre confondre deux économies que Dieu lui-même distingue. Sans jamais faire des Juifs des chrétiens malgré eux ou des chrétiens sans le nom.

Autre exemple. Pour les traditionalistes, comme l’a répété Monde et Vie maintes fois ces dernières semaines, le style du pape Benoît XVI en matière d’oecuménisme, cette préoccupation constante de la vérité, sa manière roide de dialoguer avec les luthériens sur la doctrine de la justification par la foi, en parvenant à « un consensus différencié », sa façon chaleureuse mais exigeante d’approcher les orthodoxes en leur faisant reconnaître, à Ravenne, qu’il n’y a pas d’antagonisme entre la conciliarité et la primauté et jusqu’à sa manière de proposer aux dits « lefebvristes » un véritable dialogue doctrinal, tout cela est suivi avec une attention particulière par les traditionalistes de toutes origines. Encore une fois, voyez Monde et Vie. Ou le Forum catholique.

Ajoutons une considération qui va de soi : pour les traditionalistes, la question liturgique, que le Concile a mise au premier plan, est effectivement décisive. Cela vous l’avez parfaitement perçu d’ailleurs dans la partie de votre texte que je viens de citer.

Alors si Vatican II n’est pas une incantation, vide de sens, qu’est-ce d’autre que la préoccupation de ces « pistes » nouvelles, dans lesquelles, nous en sommes tous bien d’accord, il faut nous engager ?

En réalité, plus j’étudie le concile et l’indétermination profonde des textes les plus doctrinaux (je pense par exemple à Dei Verbum, dont un grand théologien du Centre Sèvres aujourd’hui note que pour lui il n’en reste que « des traces »), plus je crois que le moment est venu de cesser d’en faire une incantation, pour le considérer comme ce qu’il est : un chantier nécessaire.

Il me semble en fait que l’essentiel est ailleurs. L’essentiel de l’accusation que vous continuez à porter contre l’abbé Laguérie est dans le paragraphe précédent : « Sur un certain nombre de points, qui touchent essentiellement au rapport à l’autre, et sous un certain nombre de formes, désormais plus souterraines qu’affichées, un certain traditionalisme reste volontairement prisonnier de ses racines anti-révolutionnaires, anti-modernes (ce qu’a été l’Eglise) et dans certains cas maurassiennes et antisémites (ce qu’elle ne peut plus être à aucun prix) ». Il me semble que ce que vous dites là est l’essentiel de vos reproches. L’essentiel de votre propos, la question du Concile, essentiellement cléricale malgré tout, me semblant facilement soluble dans la discussion, ou dans ce que Benoît XVI appelle l’interprétation.

Pour clarifier le débat avec vous, je souhaite reprendre l’un après l’autre les mots que vous utilisez.

Je commence par la fin : l’antisémitisme. Il y a un antisémitisme « à la papa », une culture du mépris qui n’a rien à voir avec la solution finale. On le trouve dans un milieu catholique qui déborde largement « les traditionalistes ». Cela correspond à une génération, marquée par les polémiques de Drumont et de quelques autres, dénonçant « la France juive ». En réalité, si l’on se reporte à la fin du XIXème siècle, la République qui n’était plus celle des Ducs, accéda au pouvoir (1876), et se trouva devant une élite massivement antirépublicaine. C’est à ce moment là que les grandes familles juives, ayant pris fait et cause pour la République, se trouvèrent montrées du doigt, dénoncées, stigmatisées, comme étant devenues les soutiens naturels du nouveau Régime… Je ne cherche pas à excuser, mais à expliquer pourquoi beaucoup de catholiques, pour des raisons avant tout sociologiques (et non religieuses), se découvrirent antisémites. Il faut remonter à la guerre des deux France une fois de plus, guerre des deux France dont cet antisémitisme, rémanent chez certains bourgeois catholiques, apparaît comme un important dommage collatéral. Soulignons néanmoins que les vrais chrétiens, papes en tête, n’ont jamais cédé à ce genre de sirène. Pie XI n’a pas eu besoin de Vatican II pour dire : « Nous sommes spirituellement des sémites ». J’avoue qu’il m’a fallu l’affaire Williamson pour comprendre que l’antisémitisme était encore aujourd’hui une vraie menace spirituelle à propos de laquelle il est impossible de se taire, en tant que catholique.

Vous donnez l’impression de faire un amalgame entre « maurrassien » et antisémite. Il est vrai que Maurras n’était pas dreyfusard. Vrai qu’il représente sans doute un bon exemple de cet antisémitisme sociologique, typique de la fin du XIXème siècle, dont je parlais à l’instant. Mais enfin ! Cet antisémitisme ne constitue pas l’ensemble de la réflexion d’un penseur qui est l’un des plus grands analystes du XXème siècle en France. Politique, critique, littérature, poésie, morale et même d’une certaine façon métaphysique, on trouve tout chez Maurras et ses disciples, comme Pierre Boutang, ont bien montré qu’il y avait moyen d’être maurrassien sans être antisémite ! Il y a même aujourd’hui des maurrassien dont le sionisme est la bannière, autour de la revue Les Provinciales. Je crois que décidément il ne faut pas tout confondre ! Et ressortir la vieille lune de la condamnation de l’Action Française, à laquelle un Jacques Prévotat a consacré 700 pages sans rien expliquer de convaincant sur les raisons de Pie XI, raisons que l’on attend toujours (comme l’a d’ailleurs constaté son successeur, levant la condamnation), c’est me semble-t-il s’enfoncer dans le passé, au lieu de traiter les problèmes du présent.

Restent deux adjectifs : antirévolutionnaire et antimoderne. Maurras est anecdotique dans cette affaire. Mais ceux-là – antirévolutionnaire et antimoderne – concentrent, me semble-t-il, la matière de notre désaccord réel. 

Antirévolutionnaire ? Antimoderne ? Vous soulignez que l’Eglise a été l’un et l’autre. Lui serait-il interdit aujourd’hui d’être antirévolutionnaire ? lui est-il permis de condamner les révolutions qui ne sont pas la révolution chrétienne ? Ces pseudo-révolutions singent la sienne, comme disait Pie XI dans Divini Redemptoris, et il ne lui serait pas permis de le souligner ? Lui est-il interdit, à notre Eglise, de dire qu’elle porte la seule révolution qui vaille, celle qui supporte toute l’histoire réelle de l’humanité, la révolution personnaliste ? Lui est-il interdit de souligner que toutes les autres ont été des leurres, produisant du sang, des larmes et des dégâts humains souvent irréparables ? Il me semble qu’au moment où l’on enterre solennellement le concept de Révolution, ce n’est peut-être pas la peine que les chrétiens décident de jouer aux croque morts, en se chargeant des fleurs, des couronnes et de l’oraison funèbre. Là encore, c’est décidément regarder vers le passé. Nous avons mieux à faire : c’est l’Evangile qui change le monde, en donnant à chaque personne le sens de sa responsabilité éternelle (et donc de sa liberté temporelle). Voilà ce qu’en tant que chrétiens, nous avons à dire aux hommes. Me détromperez-vous ? Je sais bien que non.

Quand à l’antimodernité, Benoît XVI a une formule décisive dans Spe salvi : il parle, au paragraphe 19, d’une nécessaire autocritique de la modernité. Il est trop subtil pour tomber dans le jeu binaire du pro et de l’anti. Je suis d’accord avec vous là dessus : on ne peut plus être antimoderne. C’est absurde de se vouloir antimoderne. Jacques Maritain avait lancé ce concept en 1925, mais c’est un mort né. Comment peut-on ne pas être marqué par la modernité sous tous ses aspects, technologiques, sociologiques, psychologiques et même métaphysiques ? On n’est pas face à la modernité, encore moins contre elle. On est dedans, qu’on le veuille ou non. Le traditionalisme, par exemple, est un phénomène contemporain, engendré par la modernité. Et c’est lorsque l’on a compris cela que l’on peut saisir aussi ce qui nous est demandé par Benoît XVI : une autocritique de la modernité, à la lumière de la Révolution chrétienne. Notre propre autocritique.

Cher Jean-Pierre Denis, nous avons tous à nous laisser évangéliser par la Révolution chrétienne. Nous réagissons différemment en fonction de nos histoires personnelles aux uns et aux autres. Mais je crois que notre époque est radicale ; je crois qu’elle emportera dans le vide tous les conservatismes, celui d’une « Tradition » hypostasiée comme celui d’un Concile mythifié et fossilisé dans cinquante années d’échec pour l’Eglise ; je crois qu’il ne restera, dans dix ans ou dans vingt ans, que ceux qui transmettent l’Evangile parce qu’ils l’ont reçu au plus profond d’eux-mêmes et ceux qui s’y opposent parce que, comme on commence à le voir ici et là, il aura été littéralement diabolisé.

Mais pourquoi tant de mots, si c’est pour en arriver à ce dilemme apocalyptique ? Si j’ai beaucoup apprécié votre texte, alors même qu’il me paraît injuste ou excessif, c’est parce que, reprenant de manière parfois trop unilatérale la charge médiatique contre les traditionalistes,  je sens pourtant qu’il est écrit par un chrétien.


Abbé G. de Tanoüarn

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