Eugène Green : un baroque en littérature / Par Joël Prieur

Publié le par monde et vie

Ayant aperçu la semaine dernière ici même le joli article de ma consoeur Claire Thomas sur le film d’Eugène Green, La religieuse portugaise, j’ai pensé que le texte qui suit, paru dans Minute, ne déparerait pas le Blog de Monde et Vie et permettrait au lecteur d’avoir une vision d’ensemble sur la production puissante et variée de cet auteur chrétien.

Oeuvre « impossible » entre littérature régionaliste et pochade métaphysique, entre roman d’initiation et manifeste politique, entre récit fantastique et scénario policier, La bataille de Roncevaux, signé Eugène Green, nous offre, moyennant un détour avoué par Rabelais, le meilleur de la littérature française contemporaine. Cette tentative sans limite et tellement humaine, on ne trouve qu’un épithète pour la qualifier : celui de baroque. Comment appeler autrement un espace stylistique dans lequel on nous laisse sans cesse le choix entre la perfection académique de l’imparfait du subjonctif et la rapidité incisive de dialogues qui flirtent avec l’humour  le plus ordinaire ?

Eugène Green a d’abord choisi un lieu, le Pays basque autour de Saint-Jean Pied de Port. Avec le lieu, c’est l’esprit du lieu qui s’est imposé, fait de sérieux et de rêverie, de virilité sans phrase et d’épanchements qui ne dédaignent pas la solennité. Il campe dans ce cadre un jeune garçon, Gotzon qui va devenir « un homme » (c’est la signification de Gotzon, en basque). Est-ce parce qu’il a perdu ses parents dans un accident de voiture et parce que c’est sa grand mère qui s’est chargée de son éducation ? L’enfant, rêveur, ne fraye pas avec les autres enfants, qui lui semblent superficiels. Monté sur sa mobylette, il hante le pays et vibre aux présences que lui apportent le vent et la lumière. Il connaîtra le coup de foudre avec Elisabeth, le « mystère de la sexualité » avec Justina, l’amour fou avec Maria, mais chaque fois ses conquêtes sont repoussées par son étrangeté. Devenu étudiant à Bayonne, il a un ami Ur (l’eau en basque), avec lequel il fait un bout de chemin et qui tente de l’initier à l’action politique. Mais qu’est-ce que ce poète comprend à la politique ? Dans son esprit, l’action politique pro-euskara prend un tour picaresque. Il va voir « la sorcière » locale et imagine un scénario. Ce montage aurait dû n’être que farcesque, comme un exutoire à la colère de celui qui voit disparaître son pays. La reconstitution de la bataille de Roncevaux, victoire des Basques sur les Français de Charles le Magne, allait se terminer en drame. Mais c’est ce drame qui calmera la colère de Gotson et lui rendra, avec la paix, la libre disposition de sa propre destinée. Il va pouvoir finalement vivre à la profondeur qu’il a choisi depuis toujours, en congédiant le tragique qui semblait attaché à ce choix, tragique provenant non de ce choix mais des soubresauts non maîtrisés d’une vie intérieure qui envahit le monde extérieur et tente de lui imposer un visage qu’il n’a pas.

Pourquoi avoir choisi le Pays basque, ce cadre qui dicte à Eugène Green son intrigue ? Parce que ce Français d’origine américaine trouve les Français décidément trop « atticistes » (le terme est de lui), ne pratiquant rien à fond, pas même leur propre grammaire. Le Pays basque lui offre l’occasion d’aller au bout d’un homme : Gotson.

Mais il y a peut être une autre raison cachée : lui qui n’écrit jamais les mots anglais que selon une graphie francisée (ouiski, koka, rogbi), peut-être imagine-t-il que le combat que mènent aujourd’hui les Basques pour la survie de leur langue – et de leur monde – sera demain celui de ces Français si sûrs d’eux pour la préservation du leur dans l’universel déluge américanomane ? Comme dans tout ce qui est humain, la politique la plus profonde n’est jamais loin de la poésie la plus librement spirituelle.

Joël Prieur

Si l’on veut se convaincre de la profondeur unique de l’œuvre d’Eugène Green, on peut aussi   aller voir son dernier film, La religieuse portugaise, qui passe actuellement dans deux salles à Paris

Commenter cet article