Eugène Green et Bruno Dumont : leurs tripes au cinéma / Par Claire Thomas

Publié le par monde et vie

Comment représenter Dieu au cinéma sans que l’on dise aussitôt : Dieu, c’est du cinéma !

Deux films tout récents contribuent à répondre à cette question : l’un, d’un réalisateur qui ne fait pas dans le fracas médiatique mais qui en est quand même à son troisième film. Sans une concession. L’autre, d’un réalisateur habitué aux projecteurs de la télé, mais qui, cette fois, semble bien sortir ses tripes pour de bon.

J’ai vu le premier film, celui d’Eugène Green avec une sorte de ravissement muet. Vous allez sans doute me traiter de midinette, mais moi au cinéma, il faut que je pleure ou que je rie. Cette fois : rien. Ni l’un ni l’autre. Mais un poids. Tout sauf l’indifférence.

L’histoire de Julie de Hauranne n’est pas originale, elle est emblématique. Cette jeune femme, de mère portugaise, vient à Lisbonne comme actrice. Elle joue dans un film qui s’appelle La religieuse portugaise… comme le film que nous regardons. Voulant s’approprier la ville, elle erre dans Lisbonne la nuit. Cette ville est comme toutes les belles femmes, toujours une autre. Dès le premier soir, par hasard, Julie entre dans une église illuminée ; elle voit prier, devant l’autel… son double pour de vraie : la religieuse portugaise. Elle sort précipitamment, mal à l’aise. Elle se renseigne. Dans le quartier on l’appelle « la sainte ». Irrésistiblement attirée, Julie revient encore une fois, puis une troisième fois. La rencontre se fait à ce moment là… rencontre ? Fusion spirituelle plutôt de deux femmes dont l’expérience de la vie paraît si différente, l’une collectionnant les amants et souffrant à chaque séparation comme si c’était la première fois. L’autre, vouée tout entière à l’amour du Christ et uniquement occupée à faire en sorte de ne plus « assiéger Dieu », de le laisser être en elle, de se laisser totalement investir par lui. Il n’y a qu’un amour ! Ce n’est pas tout à fait l’histoire de Marie Madeleine qui se rejoue, mais presque. En lieu et place du Christ, son amante : la religieuse portugaise. Elle explique à Julie comment ne plus avoir mal, en acceptant que l’amour porte non à une fusion/disparition dans l’autre, mais à l’enfantement. Enfantement de soi même d’abord. Le jeune Vasco lui montrera ensuite une autre dimension, active, pratique d’un amour qui ne se contente pas des vœux pieux mais sait bouleverser le ciel et la terre. Sans bruit.

Pas originale cette histoire, mais emblématique de l’itinéraire de l’âme chrétienne. Il n’est pas explicitement  question de Dieu dans le parcours de Julie. Mais elle trouve Dieu dans les œuvres de l’amour, qui ne se réduisent pas à l’œuvre de chair. Avouez que c’est tout l’Evangile. Simplement. C’est le B A BA de l’évidence chrétienne, que nous découvre Eugène Green. Sans la nommer, mais en la désignant avec une éloquence toute baroque qui n’appartient qu’à lui.

Allez voir ce film de toute urgence : deux salles  à Paris cette semaine.

Je voudrais vous dire deux mots à propos du deuxième film, que je n’ai pas encore vu : Hadewijch de Bruno Dumont, réalisateur tout récemment des Derniers jours du monde. Je ne vous parlerai pas du film, puisque je ne l’ai pas vu, mais je laisserai parler Bruno Dumont, interviewé dans La Vie cette semaine : « L’absolu est dangereux. Même s’il peut partir d’un bon sentiment. Ce pur amour de Céline (qui est « Hadewijch rediviva ») est beau. Mais la pureté n’existe pas. L’être humain est moyen, médiocre. Il faut donc renoncer aux absolus. Et redécouvrir l’ordinaire des choses. Le bonheur est là, vraiment ! Il y a une vraie sainteté, un vrai sacré, mais ils sont humains. Il faut reprendre à l’Église ce qu’elle nous a pris – la grâce, la vie spirituelle – car elle nous enferme dans un discours clos. Beaucoup de gens aujourd’hui sont malheureux car, en tournant le dos à la religion, ils renoncent au sacré et à la vie spirituelle. Deux dimensions indispensables à toute vie ».

Rassurez-vous je ne vais pas me lancer dans une analyse compliquée. Je dirai simplement que contrairement à Eugène green, qui laisse le mystère se déployer et nous envelopper tous, lui, Bruno Dumont, refusant d’emblée l’absolu, veut le beurre et le prix du beurre : pour lui, le bonheur est dans le pré, et la sainteté, comme l’agence du Crédit Agricole, forcément « près de chez vous ».

Bon courage Bruno Dumont. Quand vous vous serez lassé de chercher en vain la sainteté près de chez vous, vous retrouverez sans doute (et plus vite que vous ne le croyez vous même) le bon sens de la foi et vous comprendrez que la foi, parce qu’elle est la science de notre métamorphose, n’a rien à voir avec un discours clos.


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