DES HOMMES ET DES DIEUX

Publié le par monde et vie

 

Magnifique performance de Xavier Beauvois : depuis aujourd’hui dans les salles obscures, c’est une débauche de lumière qui nous est proposée. Plein feux sur les moines de Tibhirine, assassinés pour avoir voulu rester présents dans leur monastère Notre Dame de l’Atlas, établi depuis 1938 au cœur du pays de Médéa en Algérie. Le casting est d’une étonnante justesse. Les visages de ceux qui vont mourir sont des visages de vivants qui expriment, dans une étonnante diversité, la lumière intérieure que chacun porte en lui, mais qu’il passe sa vie à chercher. Les trois ans que passent les moines, littéralement devant la mort, après une première tentative manquée du GIA (1993), n’ont rien de morbide. Au jour le jour, nous assistons à une quête, où chacun accepte petit à petit ce destin, jusqu’au dernier repas où la certitude de la mort offerte est palpable chez tous, comme elle a dû l’être pour les apôtres assistant à l’offrande du Christ, lors de la dernière Cène. La caméra s’attarde sur chacun de ces hommes, comme pour rendre plus éclatante cette lumière secrète qui habite les traits de leurs visages. Ces hommes sont devenus des dieux, selon le titre du film ; en tout cas, ils sont libres de vivre et de mourir, libres du choix qu’ils ont fait en toute connaissance de cause. Ils sont des dieux parce qu’ils ont consenti à leur fragilité d’homme, en l’offrant : « Moi j’ai dit : Vous des dieux, des fils du Très haut vous tous. Mais non, comme l’homme vous mourrez, comme un seul, ô princes, vous tomberez » (Ps. 81). Cette longue citation du Psaume, qui décrit toute l’ambiguïté de la condition humaine, s’étale sur l’écran au début du film, pour justifier le titre choisi par Xavier Beauvois.

Des hommes, ces sept moines qui vont mourir, ces neuf moines que l’on voit évoluer au jour le jour le sont. Ils sont totalement normaux, inquiets jusqu’à en perdre le sommeil, révolté parfois, fragiles toujours, dépendant les uns des autres. Dans l’acceptation de leur destin, sur la musique étrangement joyeuse du lac des cygnes, au cours d’un repas de fête au réfectoire, ils deviennent des dieux – des fils de Dieu, non seulement en paroles mais en acte, dans une transsubstantiation de leur destin qui reste le secret ultime du christianisme. On pense à la formule du Père Christian de Chergé (Lambert Wilson somptueux, totalement identifié à son personnage) : « Et, de naissance en naissance, nous arriverons bien, nous-même [sans s dans le texte qui nous est parvenu], à mettre au monde l’enfant de Dieu que nous sommes ». De naissance en naissance… Il y a une lente prise de conscience. Il leur aura fallu plusieurs années face à la mort pour l’accepter comme le témoignage de ce qu’ils veulent être dans ce pays. Chacun y parvient de façon différente.

Manifestement Christian de Chergé était un intellectuel. Son Testament, lu au cours du film, atteste qu’il avait tout prévu. Le frère Luc (Michaël Lonsdale), lui aussi à tout prévu. Entre eux naît et s’affirme une connivence qui durera jusqu’aux derniers instants, l’un portant l’autre jusqu’au lieu du supplice. Avec une prestance qui vient de l’intérieur, l’un et l’autre, à des moments différents, feront acte d’autorité, face au GIA ou face aux troupes gouvernementales. Une autorité souveraine parce qu’elle fait profession de ne rien craindre, ni personne. Frère Christian, frère Luc, combien ces deux là, si proches, sont différents l’un de l’autre. Christian faisait des sermons magnifiques, mais le vieux moine médecin, ce pragmatique dans l’âme qu’est le Père Luc ne se gêne pas pour dire pendant la plonge : « Je n’ai rien compris à ce qu’il raconte ». Et ce couple Wilson-Lonsdale nous montre que la foi n’est pas une question de psychologie, que le martyre n’est pas issu de je ne sais quelle hystérie idéaliste, qu’il est simplement un témoignage d’amour.

Amour ? C’est avec pudeur, avec retenue que l’on parle d’amour dans ce film. Il faut toujours parler de l’amour avec pudeur explique frère Luc à une jeune musulmane proche de la communauté. De l’amour humain, mais aussi de l’amour de Dieu. Rien de sirupeux. Même le chant des psaumes en français est interprété avec force (alors que souvent… Beurk !). Les moines sont viriles devant la mort et c’est sans doute cette virilité qui fait d’eux des saints, d’authentiques témoins, tirant le meilleur d’eux-mêmes. « Notre vie, on l’a déjà donnée » répète le Père Christian à tel moine qui flanche devant le silence de Dieu et la folie des hommes. C’est le contraire du spectaculaire : le don est déjà fait, il n’y a pas lieu de hisser des drapeaux sur les terrasses. Tout est déjà consommé pour ces moines qui se sont offerts à Dieu dans la fleur de leur jeunesse.

Jusqu’au bout donc chacun ne sera que lui-même. Le frère Luc reprend les soldats qui s’emparent des médicaments contenus dans une pauvre armoire à pharmacie : « Ce n’est pas pour toi, c’est pour les enfants ! ». Le frère Christian garde une inextinguible curiosité. Il veut savoir comment Dieu regarde ses enfants musulmans et s’apprête à l’apprendre en passant, sans phrase, de l’autre côté.

Grand prix du Jury au festival de Cannes, qui a préféré accorder ses faveurs et la palme d’or à un film thaïlandais « prodigieusement ennuyeux » et à la structure narrative parfaitement absconse, Des dieux et des hommes est un film accessible à tous. Même la violence y est surtout suggéré. On ne voit pas les têtes décapitées des sept victimes, mais simplement, dans la neige, leur chemin de croix, dont chacun devine l’issue.

Comment ce film peut-il être reçu ? Je crois que chacun reconnaîtra l’autorité tranquille qui émane de ces moines, comme le fait une brave femme du pays, quelque temps après la cérémonie de circoncision de son enfant, à laquelle les moines ont été conviés. Les moines donnent l’impression d’être comme des oiseaux sur la branche ? Ils s’en plaignent ? La réponse de cette femme livre la vérité que porte tout le film : « Les oiseaux c’est nous et vous, vous êtes la branche ».

Et ce n’est pas seulement parce qu’ils « ont de la branche » ces moines qui vont mourir comme des aristocrates du Royaume, c’est parce qu’ils représentent, pour nous qui voletons et butinons dans notre vie, une branche solide, un fondement. Oui, leur force tranquille est, aujourd’hui encore, une base. Et voilà leur victoire aujourd’hui, victoire qui sans nulle doute fera le succès retentissant de ce film - hors concours parce que hors normes.

Abbé G. de Tanoüarn

 

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