Assise III : le risque d’une nouvelle stratégie

Publié le par monde et vie


Ça y est, c’est officiel : le pape Benoît XVI, nous l’annoncions dans notre dernier numéro, a fait savoir sa volonté d’organiser une grande réunion interreligieuse à la fin de l’année à Assise. Objectif : commémorer le geste de Jean-Paul II, convoquant pour la première fois une réunion interreligieuse dans la même ville d’Assise, il y a 25 ans. Quelle est la signification de cette annonce, faite en grande pompe le Premier de l’An neuf ?
LLa question de la signification de ce projet d’anniversaire se pose d’autant plus aisément que le cardinal Ratzinger passait pour l’un de ceux qui, dans la Curie de Jean Paul II en 1986, avait émis des critiques ou des doutes au sujet du bien fondé de cette convocation des religions du monde à « être ensemble pour prier ». On ignore bien sûr la teneur exacte de ce que se sont dit Jean Paul II et le futur Benoît XVI à ce sujet. Mais dans son ouvrage Foi, Vérité, tolérance, le pape régnant revient sur le dialogue interreligieux. Il est assurément critique sur ce chapitre, en soulignant le danger de relativisme inhérent à de telles tentatives, le caractère d’exception dont elles sont revêtues et en insistant sur les précautions à prendre (voyez l’encadré).
Pourquoi convoque-t-il une telle réunion, alors qu’il est si clairement opposé à la dynamique perverse que revêtent de tels gestes, non seulement pour ceux qui assistent à ces réunions, comme il le précise, mais pour tous ceux qui en sont informés d’une manière ou d’une autre ?
Il me semble qu’il y a deux explications, aussi importantes l’une que l’autre : une explication circonstancielle et une explication fondamentale. Les circonstances ne sont pas moins importantes que les raisons abstraites : ce sont elles qui les font venir au jour.
L’un des actes les plus controversés de Benoît XVI, c’est, à l’occasion de sa visite en Turquie, en décembre 2006, sa présence à la Mosquée bleue, où il s’est retrouvé dans une position de prière familière aux musulmans. Le Discours de Ratisbonne venait d’avoir lieu. Le pape avait évoqué le risque de violence inhérent à un certain islam. Il avait déclenché une tempête de protestations. C’était en septembre. En décembre il était à Istanbul. A l’époque, Mustafa Cagrici, Grand Mufti d’Istanbul et amphitryon du pape en la circonstance, avait déclaré à la presse turque : « La prière de Benoît XVI est encore plus significative qu’une excuse [pour le discours de Ratisbonne]. Avec sa posture [familière aux musulmans : mains croisées sur le ventre, les yeux fermés, les lèvres mi-closes], il a donné un message à tous les musulmans ». Benoît XVI lui-même, quelques jours plus tard, place Saint Pierre, avait expliqué ainsi sa prière : « En m’arrêtant quelques instants pour me recueillir en ce lieu de prières, je me suis adressé à l’Unique Seigneur du Ciel et de la terre, Père miséricordieux de l’humanité tout entière ».
Les circonstances et la doctrine sont ici mêlées : Benoît XVI, lors de ce voyage en Turquie, donnait des gages à la Bienpensance universelle, en montrant son aptitude au dialogue interreligieux, pour faire oublier la saillie de Ratisbonne. Mais en même temps, il élaborait, l’air de rien, une nouvelle doctrine et une nouvelle pratique de la prière interreligieuse (et non pas seulement multireligieuse, ce qui, dans la terminologie du pape, aurait supposé des lieux de prière différents), doctrine et pratique assez différentes somme toute de ce que l’on peut lire dans Foi, Vérité, tolérance.
Pour le cardinal Ratzinger, dans Foi, Vérité, Tolérance, on ne peut prier ensemble que si l’on a la même conception de Dieu. Pour le pape Benoît XVI aujourd’hui, on ne peut prier ensemble que selon une conception de Dieu qui nous est commune. Il a donc prié, avec Mustafa Cagrici, « l’unique Seigneur du Ciel et de la terre ». A ce jeu, je le signale, les chrétiens, qui ont la foi la plus compréhensive et la plus riche, sont toujours perdants : ils adorent le Christ, mais, nous dit-on, ils peuvent bien prier « le Seigneur du Ciel et de la terre »… en faisant abstraction du Christ. Inconvénient d’une telle pratique : on fait oublier que toute prière passe par le Christ, qu’il n’y a pas de prière agréable à Dieu sans le Christ. La prière est prononcée en son nom. Même le Notre Père, qui s’adresse au Père, on peut dire que c’est lui, le Christ, qui nous l’a apprise. Elle est d’une certaine façon sa prière.
Il est clair que la vérité chrétienne a beaucoup à perdre dans cette gesticulation programmée. L’abbé Lorans, dans Dici, généralise encore la crise doctrinale qui s’annonce. Il explique le lien étroit qui existe, dans la prédication pontificale, entre liberté religieuse et dialogue interreligieux. La liberté religieuse fait, en cette année 2011, le fond du « Message pour la paix », traditionnellement délivré par le pape le 1er janvier de chaque année ; et c’est en ce même premier jour de l’an que s’est faite, de manière hautement symbolique, l’annonce d’Assise III, relançant le dialogue interreligieux. L’abbé Lorans, réfléchissant à cette occurrence, écrit : « On voit comment s’établit, pour le pape, un lien étroit entre son Message pour la paix et l’annonce de sa présence en octobre à Assise, entre la liberté religieuse et le dialogue interreligieux, entre la laïcité et la paix. Cette paix doit être obtenue par la reconnaissance du pluralisme laïque, au nom de la liberté religieuse qui autorise le dialogue interreligieux. La Vérité révélée se trouve alors ravalée au rang des autres « convictions religieuses » ».
On peut penser ce qu’on veut des intentions du pape que nul ne connaît avec certitude. On peut se fier à ce que le cardinal Ratzinger écrivit en 2002 sur les difficultés d’un Sommet interreligieux (voir encadré). Mais il est clair que l’on ne maîtrise pas forcément toutes les conséquences de ce genre d’événements, par hypothèse ultra-médiatisé.
Et puis, s’il advient qu’au mois d’octobre prochain, toutes les religions se réunissent pour la paix, sans distinction de croyances et sans la moindre prière commune, comme certains le pensent ou le souhaitent, la question de l’islam coranique se trouvera à nouveau posée. Oh ! C’est vrai qu’elle ne se pose pas dans les pays occidentaux, pas encore. Mais en Egypte ? En Irak ? Au Nigéria ? Au Pakistan ? Aux quatre coins du monde musulman, cette question de la violence envers les non-musulmans se pose. Elle est posée par le Coran (voyez ne serait-ce que la sourate 9).
La tenue d’un sommet interreligieux n’a jamais été aussi difficile qu’aujourd’hui. Il ne peut plus revendiquer la nouveauté et l’audace. Il affronte une situation géopolitique extrêmement tendue. Il faudra au pape toute sa diplomatie, toute sa douceur, tout son courage et toute sa science pour que « le tournant » ne se termine pas dans un précipice…
Abbé G. de Tanoüarn

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